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Gérer ou ne pas gérer la forêt française : un faux débat qui retarde son adaptation

Face à des risques croissants et à des écosystèmes appauvris, chaque massif exige une réponse fondée sur le terrain.

2 septembre 2026 — par Maa Biodiversity

Vue aérienne d'un massif forestier français — mosaïque de peuplements, étangs et lisières.
Vue aérienne d'un massif forestier français — mosaïque de peuplements, étangs et lisières.

Opposer gestion et non-gestion détourne le débat de l'essentiel : adapter les massifs sans appauvrir davantage leurs équilibres écologiques. Il faut intervenir là où le risque l'exige, et financer la non-coupe là où les dynamiques naturelles, la maturité et la continuité forestière font déjà bien les choses.

Le débat binaire empêche de penser l'adaptation

« Faut-il gérer ou ne pas gérer la forêt française ? » La question paraît décisive. Elle est surtout mal posée. Une forêt n'est ni un bloc homogène, ni une simple réserve de bois, ni un espace que l'absence d'intervention rendrait automatiquement résilient. Opposer la coupe à la non-coupe transforme une mosaïque de sols, d'essences, d'âges, d'usages et de vulnérabilités en choix idéologique.

Ce faux débat nuit aux réflexions de fond au moment même où elles deviennent urgentes. Les risques climatiques et écologiques augmentent. Dans de nombreux peuplements, la diversité des structures, les vieux arbres, le bois mort ou la continuité des habitats sont déjà insuffisants. La vraie question est territoriale : où faut-il agir pour réduire un risque ciblé ? Où faut-il changer de pratique ? Et où faut-il protéger les processus naturels qui fonctionnent ?

L'adaptation des massifs français et européens en donne un exemple concret. Les incendies ne sont qu'un des risques, avec les sécheresses, les tempêtes, les ravageurs et le dépérissement. Mais leur ampleur montre ce que coûte une réponse uniforme.


En Europe, 2025 reste l'année record

En 2025, les incendies ont brûlé 1 079 538 hectares dans l'Union européenne : le niveau le plus élevé enregistré par EFFIS depuis 2006, près de deux fois la moyenne 2006-2024. Au 31 août 2026, 643 085 hectares avaient brûlé dans l'UE. C'est plus du double de la moyenne de long terme observée à cette date, mais moins que les 993 382 hectares atteints au 31 août 2025. À ce stade, 2026 est donc une année exceptionnellement grave, pas une année en passe de battre avec certitude le record de 2025.[18],[19]

En France, l'été 2026 a rendu visible l'extension géographique du danger : environ 39 800 hectares parcourus à Saumos en Gironde, près de 3 600 à Biscarrosse dans les Landes, près de 2 000 hectares atteints à Fontainebleau et 6 300 hectares parcourus par le Gros Bessillon dans le Var, dont 5 700 brûlés.[1],[2],[3],[4]

Ces feux ne racontent pourtant pas la même forêt. INRAE rappelle que 90 % des départs sont d'origine humaine, mais que leur ampleur résulte de l'interaction entre chaleur, sécheresse, vent, état de la végétation, continuité du combustible, relief, pratiques forestières, interfaces habitat-forêt et capacité d'intervention. Le changement climatique d'origine humaine a au moins doublé en France la probabilité des conditions météorologiques extrêmes favorables aux grands feux de 2026.[5]


Les feux girondins montrent le risque de l'uniformité

L'été 2022 avait déjà détruit plus de 70 000 hectares de forêts et de végétation dans l'Hexagone. En Gironde, plus de 30 000 hectares ont brûlé ; Météo-France a qualifié la sécheresse des sols de cet été-là de plus sévère jamais enregistrée en France. À Landiras, la préfecture avait décrit une forêt exploitée, continue, mono-spécifique, composée de pins maritimes replantés après les tempêtes de 1999 et 2009.[6],[7],[8]

La forêt des Landes de Gascogne a été largement façonnée à partir de 1857. Le massif dépasse aujourd'hui un million d'hectares et compte environ 92 % de pin maritime ; les peuplements en monoculture s'étendent sur près de 800 000 hectares. Le pin est adapté aux podzols sableux, acides, pauvres, engorgés l'hiver et secs l'été. Mais ses aiguilles peuvent alimenter une litière inflammable, son houppier ouvert favoriser un sous-bois continu et ses rameaux, cônes ou écorces produire des brandons.[5],[9],[10]

La conclusion n'est ni d'accuser le pin, ni de le remplacer partout. Elle est de réduire les continuités de combustible, de diversifier les structures et d'installer des trames feuillues là où le sol et l'eau le permettent. Ailleurs, d'autres réponses seront nécessaires. C'est précisément pourquoi la question « gérer ou ne pas gérer » ne suffit pas.


L'adaptation commence par le diagnostic du terrain

Les forêts européennes sont exploitées, régénérées et plantées depuis des siècles. En France, leur surface est passée d'environ 10 millions d'hectares il y a un siècle à 17,6 millions aujourd'hui. Mais l'IGN mesure aussi une hausse de 125 % de la mortalité des arbres en dix ans. Gagner en surface ne garantit ni la diversité, ni la maturité, ni la résilience.[11]

Une éclaircie peut réduire la compétition pour l'eau ; le débroussaillement est indispensable près des habitations ; une coupe sanitaire ou tactique peut être nécessaire. Inversement, l'expertise collective d'INRAE montre que, sur les stations sensibles, une coupe rase peut accroître le rayonnement, le ruissellement et l'érosion, tandis que le tassement dégrade l'infiltration et l'activité biologique. Notre position est claire : aucune coupe rase comme recette de renouvellement, pas de plantation monospécifique par défaut, pas de financement sans diagnostic stationnel et écologique.[12]


Créer des îlots de sénescence là où les dynamiques naturelles sont favorables

Selon l'ordre de grandeur couramment repris par la FAO, les forêts accueillent environ 80 % de la biodiversité terrestre mondiale. En France, seulement 3 % des forêts métropolitaines n'ont pas été exploitées depuis au moins cinquante ans, tandis qu'environ un quart des espèces forestières dépend du bois mort. Très gros bois, cavités, arbres morts et microhabitats sont donc des raretés décisives.[15],[16],[17]

Maa Biodiversity défend des îlots de préservation partout où la nature fait déjà bien les choses : peuplements pérennes et fonctionnels, régénération naturelle active, sols préservés, maturité en cours, forte valeur d'habitat et continuité avec d'autres vieux bois. Dans ces lieux, ne pas couper est une décision de gestion. Les arbres peuvent alors atteindre de gros diamètres et développer des cavités, fissures et autres microhabitats utiles à de nombreuses espèces, notamment pour se nourrir, s'abriter ou se reproduire. En fin de vie, leur mort puis leur décomposition enrichissent les sols, indispensable à une biodiversité forestière spécialisée.

Cette non-intervention doit elle-même être conçue à la bonne échelle. Des îlots trop petits, isolés au milieu de coupes, subissent des effets de lisière qui peuvent fragiliser leur microclimat. Et là où la sécurité des personnes, le risque incendie ou un dépérissement majeur l'imposent, d'autres arbitrages restent nécessaires. Défendre la sénescence, ce n'est pas appliquer un nouveau dogme ; c'est reconnaître les endroits où l'écosystème fonctionne mieux sans récolte.[20],[21]


La finance carbone doit prioriser la préservation sur ces parcelles

Maa Biodiversity observe que les financements se dirigent plus facilement vers ce qui se compte vite : hectares plantés, plants installés, tonnes de carbone projetées. Les données publiques ne prouvent pas que tous ces projets conduisent à des coupes rases ou à des monocultures. Elles montrent toutefois une asymétrie : le Label bas-carbone recensait 148 projets de boisement labellisés sur les quatre premiers mois de 2026, tandis que la méthode « Gestion forestière à stock continu », qui rémunère le maintien d'un peuplement récoltable, n'est ouverte que depuis 2025.[13],[14]

La finance carbone doit désormais se concentrer aussi sur la non-coupe là où trois conditions sont réunies : une récolte est réellement prévue et évitable ; le peuplement est pérenne malgré les risques climatiques ; sa conservation apporte des bénéfices écologiques démontrables. Le carbone finance alors un renoncement réel et donne du temps aux fonctions écologiques. Les trois quarts de la forêt française étant privés, réussir exige de rémunérer les propriétaires pour ce report de coupe et son suivi. Intervenir face au risque, restaurer les écosystèmes appauvris, financer la non-coupe là où la trajectoire naturelle est favorable : sortir du faux débat, c'est accepter ces trois réponses à la fois.[11]


Questions fréquentes

Faut-il gérer davantage la forêt française ?

Pas uniformément. La priorité dépend du risque, du sol, du peuplement, de la biodiversité et des usages : défense incendie et éclaircies dans certains secteurs, couvert continu ou libre évolution ciblée dans d'autres.

Les feuillus brûlent-ils moins que les résineux ?

Certains peuplements feuillus peuvent ralentir la propagation du feu grâce à un feuillage plus humide et à un couvert dense. À l'inverse, les pinèdes peuvent cumuler une litière d'aiguilles inflammable, un sous-bois abondant et une forte continuité du combustible. L'été 2026 l'a illustré en Gironde et dans les Landes. Mais les données disponibles ne permettent pas d'affirmer que l'extrême majorité des mégafeux européens de 2026 ont touché des résineux. Et aucun feuillu ne constitue un pare-feu naturel : lors d'un incendie extrême, toutes les essences peuvent brûler. L'état hydrique de la végétation, le vent, le relief, le sous-bois et la continuité horizontale et verticale des combustibles sont aussi des déterminants importants.[1],[5]

Quand faut-il financer la préservation ?

Lorsque la récolte est réellement prévue et documentée, que le peuplement peut être conservé durablement et que cette conservation produit des bénéfices écologiques mesurables. Le financement doit compenser un renoncement inscrit dans la durée. L'intérêt de la préservation ne se limite pas au carbone maintenu dans les arbres. Elle peut aussi préserver les habitats, les vieux arbres et le bois mort, protéger les sols, contribuer à la régulation de l'eau et du microclimat, et maintenir les continuités écologiques. Bien conçue, elle permet donc de financer un ensemble de services écosystémiques rendus par la forêt, et pas seulement les tonnes de carbone évitées.[22]


Sources

  1. [1]Ministère de l'Intérieur — Sur terre et dans les airs : combattre le feu sur tous les fronts24 juillet 2026, mise à jour 31 juillet. Bilan national provisoire et conditions climatiques.
  2. [2]Ministères de la Transition écologique et de l'Agriculture — Sinistre de grande ampleur en Gironde et dans les Landes6 août 2026. 39 800 ha à Saumos et 3 600 ha à Biscarrosse.
  3. [3]Préfecture de Seine-et-Marne — Réouverture du massif de Fontainebleau21 août 2026, mise à jour 28 août. Près de 2 000 ha atteints.
  4. [4]Préfecture du Var — Feu du Gros Bessillon19 août 2026. 6 300 ha parcourus, 5 700 ha brûlés.
  5. [5]INRAE — Comprendre les incendies de forêts de 2026Août 2026. Origines, facteurs de propagation, pin maritime et attribution climatique.
  6. [6]Ministère de la Transition écologique — Chiffres clés des feux de forêt12 juin 2024. Plus de 70 000 ha brûlés en 2022.
  7. [7]Préfecture de la Gironde — Incendies de l'été 2022 : bilan4 avril 2023. Plus de 30 000 ha et près de 50 000 évacuations.
  8. [8]Météo-France — Bilan climatique de l'été 2022Septembre 2022. Sécheresse des sols record et propagation des feux.
  9. [9]Ministère de l'Agriculture — La Nouvelle-Aquitaine, territoire forestierDonnées consultées en 2026. Massif de plus d'un million d'hectares, planté à 92 % en pin maritime.
  10. [10]INRAE — Les vulnérabilités des forêts ne disparaîtront pas avec la fumée6 août 2026. Près de 800 000 ha de monoculture de pin et analyse en socioécosystème.
  11. [11]IGN — Résultats 2025 de l'Inventaire forestier national14 octobre 2025. 17,6 Mha, 32 % du territoire et mortalité en hausse de 125 %.
  12. [12]INRAE — Expertise collective Coupes rases et renouvellement2023. Effets dépendants du contexte et recommandations.
  13. [13]Label bas-carbone — Comité des usagers13 mai 2026. 148 projets de boisement labellisés sur quatre mois.
  14. [14]Label bas-carbone — Méthode Gestion forestière à stock continu2 mai 2025, mise à jour 29 juin 2026. Maintien de peuplements récoltables.
  15. [15]FAO — Global Forest Resources Assessment 20202020. Ordre de grandeur mondial de biodiversité terrestre en forêt.
  16. [16]INRAE — 3 % des forêts sans exploitation depuis au moins 50 ans2021. Maturité, bois mort et microhabitats.
  17. [17]INRAE — Bonnes pratiques pour prélever le bois2024. Environ 25 % des espèces forestières liées au bois mort.
  18. [18]JRC — 2025 was EU's most destructive wildfire season on record31 mars 2026. 1 079 538 ha brûlés dans l'UE, record EFFIS depuis 2006.
  19. [19]JRC — Current wildfire situation in EuropeDonnées EFFIS au 31 août 2026, mises à jour le 1er septembre. 643 085 ha en 2026 contre 993 382 ha à la même date en 2025.
  20. [20]OFB — Solutions fondées sur la nature en forêtNovembre 2024. Libre évolution, trames de vieux bois et arbitrage avec la gestion du risque incendie.
  21. [21]INRAE — Projet CANOPILS sur les îlots de sénescence20 mars 2025. Effets de lisière, microclimat et taille des îlots.
  22. [22]INRAE — Projet NOBEL : l'amélioration et le maintien des services écosystémiques des forêtsMars 2023. Services écosystémiques associés aux choix de gestion forestière.